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Bourse : quand de bons résultats font chuter les cours

Publié le 06/01/2026

En bourse, les surprises ne suivent pas toujours la logique attendue. Une entreprise peut battre les prévisions des analystes et voir pourtant son cours plonger. Pourquoi ? Une étude impliquant Maxine Yu, chercheuse à NEOMA, montre que les investisseurs ne se fient pas qu’aux chiffres bruts : ils les comparent aux performances passées, aux concurrents, et aussi, à ce qu’ils imaginent de l’avenir.

Automne 2024. Le géant pharmaceutique Eli Lilly publie des résultats impressionnants : 11,4 milliards de dollars de revenus au troisième trimestre, soit 20 % de plus qu’au trimestre précédent. Et pourtant, au lieu de s’envoler, le titre perd brutalement 10 % en bourse. Quelques jours plus tôt, c’est Meta, maison mère de Facebook, qui connaît un sort similaire. Malgré une croissance solide et des chiffres supérieurs aux prévisions des analystes, son action recule de 4 %.

Ces deux cas intriguent. Car dans l’imaginaire collectif, la bourse fonctionne à la manière d’une équation simple : de bons résultats font grimper les cours, de mauvais résultats les font baisser. Mais la réalité est plus tortueuse. Les marchés réagissent parfois « à l’envers », sanctionnant des entreprises florissantes ou récompensant des performances médiocres. Ce paradoxe, loin d’être anecdotique, est au cœur de l’étude impliquant la chercheuse de NEOMA, qui a analysé en détail, avec ses collègues, les réactions des investisseurs aux annonces de résultats financiers.

Dans la tête des investisseurs

Pour résoudre l’énigme, les chercheurs se sont appuyés sur la théorie de la « violation des attentes », selon laquelle ce n’est pas le résultat brut qui compte, mais l’écart entre ce résultat et ce qui avait été anticipé.

La bourse américaine vit en effet au rythme d’un calendrier immuable : chaque trimestre, les grandes entreprises publient leurs comptes, et une armée d’analystes financiers s’emploie à prévoir ces chiffres en amont. Leurs estimations, compilées en consensus, servent de baromètre officiel. Dépasser cette prévision constitue une bonne surprise, manquer la cible une mauvaise.

Sauf qu’en pratique, ce raisonnement ne suffit pas. L’étude montre que les investisseurs ne se contentent pas d’écouter les analystes : ils ajoutent leurs propres filtres. Pour se faire une opinion, ils comparent une entreprise à ce qu’elle a déjà accompli, à la performance de ses concurrents et à ce qu’ils imaginent qu’elle pourra réaliser demain. En d’autres termes, un chiffre n’est jamais jugé isolément. Il est replacé dans une toile de références multiples, où le passé, le présent et l’avenir se superposent.

D’où le paradoxe boursier. Un bénéfice en hausse peut sembler décevant s’il reste en dessous des exploits précédents, ou si les rivaux font mieux. À l’inverse, un résultat modeste peut déclencher l’enthousiasme s’il laisse entrevoir un futur plus favorable.

L’avenir guide les marchés

Parmi l’ensemble des critères mobilisés, l'étude souligne l'importance de l'anticipation de l'avenir. Les « attentes prospectives », c’est-à-dire ce que l'entreprise pourrait réaliser à l'avenir, est introduit par les chercheurs comme un élément nouveau complétant les critères de référence plus traditionnels basés sur les performances passées et celles des concurrents. Une révision de ces attentes, même en l’absence d’informations concrètes laissant présager une dégradation des performances futures, peut susciter des réactions négatives de la part des investisseurs. Une société peut ainsi publier des bénéfices supérieurs aux prévisions et être sanctionnée si, dans le même temps, elle annonce un plan d’investissements lourds, une réorganisation coûteuse ou une stratégie jugée risquée par les marchés. Au contraire, des résultats moyens peuvent séduire s’ils ouvrent la perspective d’une croissance durable.

Plus surprenant encore, ces réactions ne viennent pas d’investisseurs novices, mais d’acteurs institutionnels plus aguerris. Autrement dit, de grands gestionnaires de capitaux : fonds de pension qui préparent les retraites, compagnies d’assurance, banques d’investissement, ou encore fonds souverains alimentés par les États. Or, ces institutions détiennent aujourd’hui près des trois-quarts de la capitalisation boursière mondiale : leur moindre mouvement se répercute donc immédiatement sur les marchés. 

Confrontés à la gestion simultanée de centaines, parfois de milliers de titres, ils n’ont pas toujours la possibilité de tout analyser en détail. Ils s’appuient alors sur des raccourcis cognitifs pour trier l’information et décider vite. Résultat : même les acteurs les plus puissants de la finance, censés être les plus rationnels, se laissent guider par des critères qui peuvent amplifier des réactions en apparence irrationnelles.

La bourse, un miroir déformant

Pour les entreprises, battre les prévisions ne suffit donc pas. Mieux comprendre les décisions des investisseurs peut aider les dirigeants à anticiper les réactions boursières et à ajuster leur communication financière.

Pour les investisseurs, l’étude rappelle un point essentiel : les marchés ne sont pas des machines rationnelles. Même les plus grands acteurs institutionnels s’appuient sur des raccourcis qui peuvent conduire à sanctionner injustement des résultats solides. Prendre conscience de ces biais, c’est aussi une manière de les contourner.

En montrant que les réactions financières reposent sur une superposition d’attentes multiples, l’étude éclaire un paradoxe bien connu des praticiens. Les marchés ne jugent pas seulement les chiffres, mais les replacent dans une trame plus large. Derrière l’apparente irrationalité des variations boursières, c’est la psychologie des investisseurs qui se dévoile — rappelant que la finance reste, au fond, une affaire humaine.

En savoir plus

Yuri Mishina, Maxine Yu, and David Gomulya. “Woulda, Shoulda, Coulda? The Impact of Predictive, Prescriptive, and Prospective Expectations on Stakeholder Reactions”. Academy of Management Journal. https://doi.org/10.5465/amj.2024.0135

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Professeur

YU Maxine

Maxine (Yinmiao) Yu est Professeur Assistant de Stratégie et d'Entrepreneuriat à NEOMA Business School. Maxine s'intéresse aux évaluations sociales des organisations dans le contexte d'événements négatifs tels que les fautes professionnelles. Ses recherches explorent les facteurs qui contribu