Pourquoi la mémoire des réseaux sociaux varie-t-elle selon le genre ?
Publié le 16/12/2025
Notre capacité à nous rappeler qui est en lien avec qui influence profondément nos interactions sociales — et parfois nos parcours professionnels. Une étude impliquant Helena González Gómez, chercheuse à NEOMA, révèle que les femmes ont en moyenne une meilleure mémoire des réseaux sociaux… mais seulement dans des contextes relationnels denses. En cause : un schéma cognitif forgé dès l’enfance.
Se souvenir de qui connaît qui. Deviner les affinités, les rivalités, les alliances implicites. Cette capacité à cartographier mentalement les réseaux sociaux autour de nous joue un rôle majeur dans la vie professionnelle, qu’il s’agisse de lancer un projet, d’intégrer un nouvel arrivant ou de mobiliser les bons relais au bon moment.
Mais sommes-nous tous égaux dans cet exercice ? L’étude récente impliquant la chercheuse de NEOMA et ses associés souligne des différences entre les genres. D’où viennent-elles ? Et comment cette capacité mémorielle varie-t-elle selon la nature du réseau à retenir ?
Les limites d’un réflexe relationnel
Les chercheurs ont mené une série d’études auprès de plus de 10 000 personnes aux États-Unis. Premier constat : en moyenne, les femmes ont une meilleure mémoire des réseaux que les hommes. Il ne s’agit pas d’une règle universelle, mais d’une tendance statistique observée sur un grand nombre de personnes. Ce résultat conforte ce qui était déjà connu, sauf qu’ici, les scientifiques vont plus loin pour comprendre son origine.
En réalité, cette capacité mémorielle dépend de la structure du réseau à retenir. Lorsque les liens sont nombreux et les groupes très connectés entre eux, les femmes s’en sortent mieux que les hommes. Mais dès que le réseau est plus éclaté, avec des individus isolés ou non connectés, cet avantage disparaît.
En cause ? Un raccourci mental, appelé « schéma de clôture ». Celui-ci consiste à supposer que si A connaît B, et B connaît C, alors A et C doivent aussi se connaître. Une manière efficace de simplifier la mémoire quand les relations sont denses… mais qui devient source d’erreur dès qu’il y a des trous dans le réseau. Résultat : les personnes adoptant ce schéma mental supposent que les liens existent déjà, et ne cherchent donc pas à les créer.
Des biais cognitifs socialement ancrés
L’étude montre que ce schéma cognitif n’est pas inné, mais façonné par la socialisation. Dès l’enfance, les femmes sont davantage exposées à des environnements relationnels cohésifs : familles, cercles intimes et autres groupes où la coopération est valorisée. Elles apprennent à voir les liens et à supposer la proximité. En conséquence, leur perception du monde social repose plus souvent sur des réseaux denses, ce qui renforce l’usage du schéma de clôture.
À l’inverse, les hommes évoluent plus fréquemment dans des contextes compétitifs ou fragmentés, où la vigilance relationnelle se porte davantage sur les absences de lien, autrement dit, sur des « triades ouvertes » dans lesquelles A et C ne se connaissent pas.
Quand la mémoire pèse sur les carrières
Ce biais de perception a des effets inattendus. Dans les entreprises, les rôles de courtage exigent par exemple de détecter ces absences de lien, de comprendre que telle personne ici et telle autre là ne se connaissent pas et pourraient gagner à être mises en relation. Ce type de vigilance s’appuie ainsi sur une mémoire réseau qui ne comble pas automatiquement les vides.
Or, les femmes sont aujourd’hui nettement moins représentées dans les rôles de courtage, généralement invisibles mais décisifs. L’étude propose une hypothèse audacieuse : les femmes pourraient être moins enclines à occuper ces positions non pas par manque de compétences, mais parce que leur perception du réseau est moins alignée avec les exigences du courtage. Et comme ces rôles sont peu formalisés, les inégalités d’accès passent souvent sous les radars. Cette étude éclaire ainsi un mécanisme cognitif discret qui pourrait contribuer aux inégalités de genre dans l’accès à des fonctions de courtage.
Former autrement, mieux déceler les différences
L’étude insiste finalement sur le fait que nos capacités mémorielles des réseaux sociaux ne sont pas biologiques, mais le fruit d’une socialisation. Elles sont donc modifiables.
Pour les managers, cela ouvre des leviers d’action. Dans l’exemple choisi, il ne s’agit pas de forcer les femmes à devenir courtières, mais de reconnaître les biais pour adapter les formations, sensibiliser aux dynamiques de réseau et mieux valoriser les talents relationnels, même s’ils ne se voient pas au premier coup d’œil. Car pour faire bouger les lignes, encore faut-il savoir les repérer.
En savoir plus
Eric Quintane, Matthew E. Brashears, Helena V. González-Gómez, Raina Brands. Gender, Network Recall, and Structural Holes. Personnel Psychology (2025) https://doi.org/10.1111/peps.12691
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Professeur

GONZÁLEZ-GÓMEZ Helena
Helena González Gómez est Professeur titulaire au sein du département People and Organisations (P&O) de NEOMA Business School. Helena a obtenu son doctorat en Management à IE Business School, à Madrid, en Espagne. Ses recherches portent principalement sur le rôle des émotions au travail, la c