Contenus digitaux : et si mieux rémunérer les plateformes réduisait le piratage
Publié le 17/02/2026
Créateurs de contenus et consommateurs pointent du doigt les grandes plateformes digitales pour les commissions élevées qu’elles prélèvent sur leurs ventes de musique, films, jeux vidéo, e-books, etc. Or, un article signé par deux chercheurs, dont Prasenjit Mandal de NEOMA et Abhishek Roy de Temple University (Etats-Unis), révèle que ces revenus peuvent renforcer la lutte contre le piratage numérique, ce qui bénéficierait également aux créateurs et aux consommateurs.
Le marché mondial des plateformes en ligne est florissant : il pesait 700 milliards de dollars en 2024, et devrait encore gagner plus de 40 % d’ici 2029. Mais cette prospérité manifeste masque de sérieuses menaces.
La première, c’est la montée inexorable du piratage de contenus : les sites de téléchargement illégal ont reçu 230 milliards de visites en 2023 et continuent à progresser. Rien qu’aux États-Unis, les pertes de chiffre d’affaires induites pourraient dépasser les 110 milliards de dollars en 2027.
Ennemis aujourd’hui, alliés demain ?
Autre menace : les tensions récurrentes entre créateurs de contenus (auteurs, éditeurs, artistes, producteurs de films, développeurs de jeux et de logiciels…) et grandes plateformes digitales. Les premiers accusent les secondes de profiter de leur position dominante pour gonfler leurs commissions et leurs marges, au détriment de leurs partenaires. Google, Apple, Amazon, Spotify, Instagram et d’autres géants ont été ciblés par des procès retentissants et, dans plusieurs cas, ont dû faire des concessions. Le climat entre protagonistes reste électrique.
Or, l’article publié par les deux chercheurs renouvelle complètement cette perspective. Il montre en effet que les commissions prélevées par les plateformes pourraient financer un renforcement de la lutte contre le piratage, dans le cadre de coopérations fructueuses entre créateurs de contenus et plateformes. Tout le monde y trouverait son compte : les plateformes, les créateurs, qui verraient augmenter leurs profits, et les consommateurs, qui pourraient acheter des produits plus qualitatifs.
Ce scénario contredit la vision actuelle, selon laquelle les commissions élevées sont accusées d’assécher les marges des créateurs et de brider leur capacité d’innovation. Quant au client final, il paierait trop cher pour la qualité des contenus proposés.
Agir pour rendre le piratage plus risqué
Sur quoi se base la démonstration des chercheurs ? Sur un modèle théorique qu’ils ont conçu, et qui intègre les grands paramètres de régulation du marché : qualité des produits, comportement du consommateur, prix pratiqués (égal à zéro en cas de piratage), coûts et profits des différents acteurs, montant des commissions, etc.
En simulant diverses hypothèses grâce à ce modèle, les chercheurs montrent que des commissions élevées induisent bien une mécanique vertueuse : les plateformes touchent des revenus accrus, mais menacés par le piratage. Ce qui les motive à investir massivement pour financer des mesures préventives – robots de monitoring, limitation du nombre de copies d’un fichier original, traçage individuel des contenus (encodage de l’email de l’acheteur, numéro d’identification unique…), etc. Résultat : le téléchargement de contenus illicites devient plus difficile et plus risqué.
Plus de profit pour les créateurs, plus de qualité pour les consommateurs
La proportion d’achats « légaux » repart alors à la hausse : les créateurs de contenus voient leur chiffre d’affaires et leurs profits augmenter, ce qui fait plus que compenser l’impact négatif des hausses des commissions. Ils ont les moyens d’innover davantage et de contrer eux aussi le piratage grâce à des « plus » inaccessibles par téléchargement illégal : bonus, mises à jour régulières, groupes privés, communautés de joueurs… En fin de compte, le consommateur est gagnant.
Considérée sous cet angle, la réévaluation des commissions n’est plus un mécanisme contestable de captation de valeur, mais un encouragement à la lutte coordonnée contre le piratage. Pour autant, l’augmentation doit rester raisonnable : si le prix facturé au client s’envole, le téléchargement illégal redevient attractif.
Au passage, les auteurs soulignent les risques encourus par les petits créateurs de contenus, auxquels de nombreuses plateformes consentent des commissions réduites. Le cadeau peut se révéler empoisonné, car la lutte contre le téléchargement illégal manque alors de moyens. Avis aux tribunaux qui statuent sur les conflits entre créateurs et plateformes : ils doivent y réfléchir à deux fois avant d’imposer des baisses de commissions.
Lutter contre le piratage, c’est aussi choisir le bon contrat
Les chercheurs étudient par ailleurs les avantages et inconvénients des deux principaux types de contrats en vigueur sur ce marché. Le premier est le « contrat d’agence » : le créateur de contenu fixe le prix de vente final, la commission (30 % le plus souvent) est imposée par la plateforme. Le second est le « contrat de gros » : le créateur détermine le tarif auquel il vend à la plateforme, celle-ci choisit le prix appliqué au consommateur.
À ce jour, le contrat d’agence est le plus pratiqué : les professionnels le jugent gagnant-gagnant, car le créateur maîtrise son positionnement prix, tandis que la plateforme contrôle ses marges.
Les auteurs estiment toutefois que, dans un contexte de piratage intensif, le contrat de gros peut s’avérer plus avantageux pour tous. En effet, la plateforme ajuste librement ses profits en jouant sur les prix de vente, et calibre ainsi ses efforts contre le téléchargement illégal, au bénéfice des créateurs et des consommateurs. Conclusion : le choix du meilleur contrat ne repose pas sur des positions de principe, mais sur une adaptation souple et tactique à différentes situations de marché.
En savoir plus
Prasenjit Mandal et Abhishek Roy, Fighting together: Agency vs. Wholesale distribution contracts for digital content supply chains in the presence of piracy, Manufacturing & Service Operations Management, octobre 2025. doi.org/10.1287/msom.2024.1186
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Professeur

MANDAL Prasenjit
Prasenjit Mandal est Professeur associé au département des Systèmes d’Information, Supply Chain Management et Aide à la Décision à NEOMA Business School. Il est titulaire d’un doctorat en sciences de la décision et systèmes d’information de l’Indian Institute of Management (IIM) Bang