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Transition écologique : le piège du chacun pour soi

Publié le 23/06/2026

Des entreprises engagées dans la transition environnementale par conviction font-elles mieux que celles qui répondent à des subventions ? Une étude de Lijue Lu et Fouad Ben Abdelaziz, enseignants-chercheurs à NEOMA, apporte une réponse contre-intuitive. Même de bonne foi, les entreprises peuvent aboutir à des résultats collectivement inefficaces. En cause ? Un défaut de coordination.

Face à l’urgence climatique, les entreprises sont de plus en plus appelées à réduire leur impact environnemental. Certaines, comme Patagonia – entreprise américaine de vêtements outdoor – font de la responsabilité environnementale le cœur de leur modèle d’affaires, sans attendre d’incitation externe. D’autres avancent sous l’effet de politiques publiques. En 2024 au Luxembourg, le gouvernement a par exemple alloué 180 millions d'euros dans le cadre de son programme d'aide à la protection du climat, ce qui a permis de mobiliser plus de 550 millions d'euros d'investissements de la part des entreprises.

Deux approches radicalement différentes. Mais produisent-elles pour autant les mêmes résultats à l’échelle d’un secteur ? C’est précisément la question que les chercheurs de NEOMA ont voulu trancher à travers un modèle de théorie des jeux comparant les deux voies de transition.

Un problème structurel plus que moral

Sur le papier, les conditions semblent favorables. Les consommateurs se disent prêts à payer plus cher pour des produits durables – une « prime verte » dont l’ampleur varie selon les secteurs. Les entreprises affichent également des ambitions croissantes.

Pourtant, dans un marché concurrentiel, les bénéfices d’un investissement durable ne sont pas toujours captés par l’entreprise qui les finance. Une partie se diffuse à l’ensemble du secteur via les fournisseurs, les standards ou les attentes des consommateurs. Résultat : les entreprises ont intérêt à agir, mais pas à être les premières à le faire – au risque de supporter seules les coûts pendant que les autres en bénéficient gratuitement. C’est ce que les économistes appellent des comportements de « passagers clandestins ». Et cette dynamique, synonyme de prise de risque, conduit à un sous-investissement collectif. 

Des subventions qui rééquilibrent

Dans leur étude, les chercheurs ont formalisé ce mécanisme à travers un modèle comparant deux situations : un scénario où deux entreprises s’engagent volontairement et un autre où leurs investissements sont soutenus par des subventions publiques.

Il en ressort que la volonté ne suffit pas. Même engagées, les entreprises prennent leurs décisions de manière indépendante en fonction de leurs coûts et bénéfices. Cette absence de coordination limite l’ampleur des investissements individuels par peur de voir la concurrence en tirer profit. Et cette mentalité du « chacun pour soi » entraîne un sous-investissement chronique. Autrement dit, même lorsque les entreprises sont sincèrement engagées, le niveau d’investissement reste inférieur à ce qui serait collectivement optimal.

À l’inverse, les subventions gouvernementales modifient l’équilibre au sein des secteurs. Correctement calibrées, elles rendent l’investissement attractif pour tous au même moment et alignent ces intérêts à des objectifs sociétaux ciblés. Elles transforment ainsi une situation d’attente mutuelle – où chacun hésite – en dynamique collective. Cela réduit les inefficacités liées aux choix individuels.

En conséquence, le scénario de subvention surpasse celui du volontariat. À performance environnementale égale, les profits y sont plus élevés. À profits égaux, l’impact écologique y est meilleur. Si ces deux voies finissent par se rejoindre une fois que le secteur a atteint un niveau de maturité écologique suffisamment élevé, la coordination reste l'élément déclencheur indispensable pour amorcer la transition.

Concevoir de bonnes subventions

Ces résultats ont une implication directe pour les politiques publiques. Les chercheurs insistent sur un point décisif : le design de la subvention importe autant que son montant. Et toutes les transitions ne se financent pas de la même manière.

Certains investissements offrent des gains rapides et concrets, comme la réduction des déchets, l’optimisation logistique ou l’efficacité énergétique de base. Les premières étapes sont peu coûteuses et efficaces. Subventionner au-delà d’un certain seuil revient toutefois à financer des efforts de plus en plus marginaux pour des gains décroissants.

D’autres, au contraire, nécessitent des investissements initiaux importants, mais une fois un seuil critique franchi, les gains s'accélèrent. C'est le cas des technologies de capture de CO₂ ou de la refonte complète des chaînes d'approvisionnement. Ici, le principal obstacle est le démarrage, mais pas uniquement. Les incitations doivent être maintenues dans le temps pour accompagner la montée en puissance des investissements.

Cet avantage, apporté par des subventions adaptées, est particulièrement marqué lorsque les entreprises ont engagé la transition, mais doivent encore décider jusqu’où aller. C’est là que se situent la plupart des industries aujourd’hui – et là que la coordination devient déterminante.

En savoir plus

Lu, L., & Ben Abdelaziz, F. (2026). The role of socially responsible firms and government subsidies in the sustainability transition : A multi-objective game. Energy Economics, 155, 109198. https://doi.org/10.1016/j.eneco.2026.109198

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Professeurs

LU Lijue

Lijue est Professeur Assistant au sein du département des Systèmes d’Information, Supply Chain Management et Aide à la Décision à NEOMA Business School. Elle a obtenu son PhD en commerce à l'université de Barcelone, où elle faisait partie du groupe de recherche "Théorie des jeux et march�

BEN ABDELAZIZ Fouad

Dr. Fouad BEN ABDELAZIZ est Professeur Eminent à NEOMA BS, et dirige le M.Sc. en Artificial Intelligence for Business. Il a obtenu son Doctorat en Opérations et systèmes de décision de l'université de Laval, Canada. II a été Senior Fulbright scholar au Rutgers Center for Operations Research d