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L’IA comme un enjeu de puissance, un débat organisé par NEOMA

Publié le 20/04/2026

L’IA redessine-t-elle les équilibres économiques mondiaux ?  C’est autour de ce thème que NEOMA a réuni le 2 avril dernier chercheurs, dirigeants d'entreprise et experts en géopolitique. Retour sur les 5 idées qui ont marqué les débats.

1/ IA, une révolution comparable à l'électricité — et elle va très vite

Gilles Babinet, fondateur de CafeIA, a posé le cadre : « l'IA n'est pas une tendance parmi d'autres, c'est une technologie de rupture comparable à l'arrivée de l'électricité ou d'Internet. Avec une différence de taille : elle est exponentielle. Elle s'améliore elle-même, accélère le développement dans des domaines aussi variés que la santé, les matériaux ou l'énergie, et rend l'anticipation de ses effets particulièrement difficile. »  Selon lui, si l'Europe est en retard de deux ans environs, elle n’est pas hors-jeu. La régulation, souvent perçue comme un frein, pourrait devenir un avantage compétitif. Comme l'automobile, dont la productivité n'a vraiment explosé qu'une fois les normes établies — code de la route, permis de conduire, standardisation des carburants —, l'IA révélera son plein potentiel dans un cadre normatif stable. « Notre modèle est loin d'être un échec, c'est un succès qui s'ignore », résume Gilles Babinet.

Pour Alain Goudey, directeur général adjoint en charge du digital à NEOMA, cette réalité impose une posture claire : « L'IA, c'est vraiment la nouvelle grammaire de la performance économique. » Mais il insiste sur une nuance : ces outils ont vocation à alimenter notre réflexion, non à la remplacer.

2/ L'IA transforme les entreprises de l'intérieur et leurs marchés

Laurent Boyer, co-fondateur d'Allo.IA, a décrit un changement structurel souvent sous-estimé : « l'IA est en train de s'interposer entre les entreprises et leurs clients. On passe du moteur de recherche classique — où l'on clique sur un lien — à des moteurs de réponse qui formulent directement une décision. La valeur se crée désormais avant le clic, ce qui reconfigure en profondeur marketing, relation client et modèles d'affaires. »

Claire Mathieu, directrice Data & IA chez Suez, illustre cette transformation par l'exemple industriel : « Dans la gestion de l'eau et des déchets, l'IA permet déjà de prédire le comportement des usines face aux événements climatiques extrêmes, d'anticiper l'évolution des ressources, de mieux comprendre les flux de déchets. Ce n'est plus un outil expérimental — c'est devenu stratégique, à condition de former les équipes et de les accompagner dans la projection sur le futur de leurs métiers. »

3/ La rivalité sino-américaine sur toute la chaine de valeur

Philippe Barbet, chercheur associé à l'IRIS et professeur émérite d'économie à l'Université Sorbonne-Paris-Nord, rappelle la domination américaine sur la chaine de valeur de l’IA : à chaque étage — composants, cloud, modèles —, on retrouve une poignée d'acteurs américains en position quasi-monopolistique. L’entreprise américaine et leader mondial, NVIDIA représente environ 95 % du marché des puces dédiées à l'IA. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud dominent le cloud. Et parmi les six ou sept grands modèles de langage du marché, la quasi-totalité sont américains.

Face à cette domination, la Chine mène une stratégie de rattrapage à long terme : elle dépose désormais plus de brevets liés à l'IA que les États-Unis, et ses propres puces pourraient atteindre le niveau de NVIDIA dans deux à trois ans. La rivalité sino-américaine se joue sur des points d'étranglement précis — gravure, terres rares, brevets —, avec des conséquences directes sur les équilibres géopolitiques mondiaux. »

4/ Le lobbying de la big tech et l'art de façonner le débat

Pour Marie Garin, chercheuse postdoctorale CNRS, fait le parallèle avec les stratégies de lobbying des cigarettiers dans les années 1960. « L'industrie technologique compte environ 890 lobbyistes équivalent temps plein à Bruxelles — plus que le nombre de députés européens — soit l’équivalent de trois rendez-vous par jour ouvré avec des représentants de la Commission ou du Parlement. »

Charles Thibout, chercheur associé à l’IRIS, dont la thèse porte précisément sur le lobbying des GAFA, abonde dans ce sens : « ce modèle a été construit en important les méthodes juridiques de l'industrie du tabac américaine — notamment chez Microsoft, qui a massivement recruté les avocats des cigarettiers après son procès antitrust des années 1990. »

Avec ce bémol : « Les grandes entreprises du numérique n'exercent pas seulement un lobbying politique classique — elles façonnent activement la production du savoir sur l'IA, en finançant massivement la recherche académique, notamment dans le champ de l'éthique de l'IA », relève Marie Garin. 

5/ Comment articuler progrès technique et justice sociale 

Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, conclue les débats : « Soyez vigilants, mais n'ayez pas peur. La révolution est là, on ne l'évitera pas. » L'inaction, en revanche, est une option perdante : les nations qui n'ont pas pris le tournant de la révolution industrielle au XIXe siècle en ont payé le prix pendant un siècle.

Sur l'emploi, il rappelle que les pays ayant le plus investi dans la robotisation et l'IA n'ont pas connu un chômage plus élevé — ce qui invalide l'argument du repli protectionniste. La vraie question est plus comment prendre ce virage : en articulant progrès technologique et justice sociale, en réfléchissant à de nouveaux mécanismes de redistribution, et en faisant de la régulation non pas un obstacle mais un levier.

Quant aux professions intellectuelles — avocats, médecins, enseignants — elles ne sont pas épargnées. Elles sont challengées. Ce que l'IA ne fera pas, c'est plaider avec conviction, rassurer un patient, accompagner un étudiant dans la complexité d'une réflexion. Ce que l'IA permettra, c'est de passer moins de temps à chercher de l'information pour passer plus de temps à la mettre en perspective.  

 

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