Des Arts et des Humanités : des compétences qui échappent à la machine
13/06/2026
Face à l'IA, NEOMA choisit de développer l'esprit critique et la créativité des étudiants.
Publié le 24/07/2026
Tribune parue dans le Figaro magazine
Dans nos écoles, et au-delà, Ulysse a longtemps eu le beau rôle. Stratège, rusé, endurant, vainqueur : le chef modèle, celui qu’on cite volontiers en cours de leadership entre deux études de cas pour sa fidélité à son objectif, son trône, sa famille, son équipage... Le 15 juillet, Christopher Nolan le porte sur grand écran, à l’échelle d’un blockbuster mondial, et offre à des millions de spectateurs l’occasion de rouvrir le poème dont Ismaïl Kadaré avait si joliment cherché la mélodie disparue dans Le Dossier H (1981). Relire ce qui s’appelle le « proème » (du latin « proemium », le commencement), c’est dès le premier vers, buter sur son nom. Achille est nommé dès les premiers vers de L’Iliade. Ulysse, lui, est désigné par l’homme (« andros ») et l’épithète : « polytropos » (« aux plusieurs tropes » ?).
Leconte de Lisle traduisait « andros polytropos » par « cet homme subtil », Victor Bérard disait « l'homme aux mille tours », tandis que Philippe Jaccottet, dans sa sublime et inégalable traduction versifiée le nommait « l’inventif ». Le terme dit surtout l’homme qui, comme le poème qui porte son nom, fait de l’ambiguïté une vertu lorsqu’elle n’est pas un synonyme de duplicité, mais un gage de fidélité à la complexité du réel et une exigence de questionnements approfondis.
En effet, le poème qui a façonné notre imaginaire du leadership ne nous tend pas une réponse : il nous tend des questions.
Reconnaissons d’abord les états de service d’Ulysse. Ils sont réels. Ulysse est l’homme d’Athéna : la ruse, ce que les Grecs appellent la mètis, l’intelligence souple qui compose avec l’imprévu, celle du pilote en mer agitée. Rien à voir avec Arès, dieu de la guerre, celui qu’Athéna elle-même terrasse dans l’Iliade et que Zeus dit haïr entre tous les Olympiens : Ulysse n’enflamme pas les troupes, il réfléchit. Il est primus inter pares, le premier parmi ses pairs, meilleur archer, meilleur stratège, le cheval de Troie pour carte de visite. Et il apprend même de ses échecs : battu chez les Cicones parce que ses hommes ivres, ont fait la sourde oreille à son ordre de repli, il fera plus tard de l’ivresse son arme pour aveugler le Cyclope. Son coup de génie tient d’ailleurs en un mot. Pour piéger le monstre, il se présente comme « Personne » (« Outis » qui joue avec « Métis », en grec). Quand le géant aveuglé hurle qu’on l’attaque, ses congénères haussent les épaules, « personne ne lui a rien fait ». Difficile de ne pas l’admirer.
C’est dans ce célébrissime épisode du chant IX que le portrait se complique. Le coup de maître d’Ulysse, c’est d’accepter, le temps d’une ruse, de n’être personne. Nous faisons l’inverse : notre époque célèbre le dirigeant qui a un nom, une marque, une présence, le dirigeant-vedette, la signature personnelle, le profil qui rayonne. Rien de neuf, du reste : à Troie, la Grèce avait son héros de la gloire, Achille, prêt à mourir jeune pourvu que son nom traverse les siècles comme le rappellent les convives du Banquet de Platon, Phèdre et Socrate.
Cependant, contrairement à L’Iliade dont le titre désigne la guerre de Troie (« Ilion »), l’Odyssée tire son nom de son héros, Ulysse : l’homme. Ce n’est plus l'épopée de la guerre, mais celle de l’humanité, de l’errance au risque de la perte de soi, dont la mer devient le théâtre idéal, entre surface lisse et profondeur agitée, un espace où l'on peut se perdre, mais où le bon navigateur utilise des repères pour arriver à bon port.
Apparemment, L’Odyssée fait gagner celui qui sait s’effacer et fait perdre celui qui ne le supporte pas : à peine tiré d’affaire, grisé, Ulysse crie son vrai nom à Polyphème et lui offre de quoi le maudire jusqu’à Ithaque. Le même homme ne triomphe en se nommant « personne » et se perd aussitôt qu’il veut être reconnu comme « Ulysse, Fléau des villes, fils de Laërte et noble citoyen d’Ithaque » lors de l’épisode du cyclope. Il lui faut encore errer et se faire reconnaître successivement par le porcher, Eumée, son fils Télémaque, son chien, Argos (qui meurt aussitôt après avoir retrouvé son maître), puis la nourrice, Euryclée (au moyen de la cicatrice) et enfin, Pénélope, pour, in fine, redevenir Ulysse et reconquérir son trône, cette fois en son nom propre. Quel Ulysse voit juste ?
Le roi errant modèle notre imaginaire du chef, mais il est loin d’être un chef parfait et c’est ce qui le rend intéressant. Il lui arrive d’écouter les siens d’une oreille distraite : sur l’île du Cyclope, ses compagnons le supplient de repartir ; trop curieux, il veut « le voir » et savoir s’il lui fera « les cadeaux » (de l’hospitalité grecque traditionnelle). Il n’en fait qu’à sa tête et ses hommes le paient de leur vie. Ailleurs, c’est lui qu’on n’écoute plus. Mal entendre, ou ne pas se faire entendre : le poème pose sans trancher les deux visages de l’écueil managérial.
N'oublions pas non plus que, si L’Odyssée compte vingt-quatre chants, les quatre premiers ne sont pas consacrés à Ulysse (absent) mais à Télémaque et que bien souvent, nous ne connaissons que les chants IX à XII qui sont en réalité un récit d’Ulysse, un « flashback », dira Christopher Nolan, donné à la cour des Phéaciens. Les sirènes ? Les Lotophages ? Le royaume des morts, les troupeaux d’Hélios, les Cicones, les Lestrygons, la bourse d’Éole ? Tout n’est que story-telling d’Ulysse accueilli par le roi Alcinoos sur l’île des Phéaciens. Doit-on le croire lorsqu’il met en scène sa ruse, ses « epic fails » et ses hésitations ? Nul doute que le réalisateur d’Inception saura tirer parti de cette problématique de tiroirs temporels et de point de vue qui sont aussi des questions managériales...
Vient enfin la question qui donne le vertige. Ulysse atteint son objectif : il rentre à Ithaque mais... Seul. Plus de sept cents hommes sont morts en chemin. Mission accomplie ? En langage d’aujourd’hui : un burn-out collectif pour atteindre l’objectif fixé. L’Odyssée raconte un nostos, un retour, le mot grec qui nous a légué la nostalgie, mais ne s’agissait-il pas de rentrer avec les siens ? Dans cette perspective, le héros a échoué.
L’idée n’a rien de neuf. Dès le XIVème siècle, Dante précipite Ulysse dans son Enfer, parmi les conseillers de la ruse, pour avoir entrainé les siens « au-delà » des colonnes d’Hercule », coupable d’une curiosité sans mesure. Trois siècles plus tard, Fénélon en tire tout autre chose : Les Aventures de Télémaque est un « spin-off » de L’Odyssée écrit pour former l’héritier du trône de France, best-seller européen,et au passage, l’ancêtre de notre mot « mentor ». La morale ? Le bon roi n’est pas celui qui triomphe, mais celui qui sert son peuple plutôt que sa propre gloire : « Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme eux » dit Mentor à Télémaque au livre II du roman. (Louis XIV, dit-on, y vit une critique de son règne…).
Aujourd’hui, parallèlement au cinéma de Nolan, l’écrivain new-yorkais Daniel Mendelsohn, qui avait ressuscité le Télémaque de Fénélon dans Three Rings (2021), sacré meilleur livre étranger en France, vient de donner une nouvelle traduction de l’Odyssée, saluée par la critique. Et tout se joue, précisément, dans la traduction de l’épithète initiale (« polytropos »). Mendelsohn s'inscrit dans la tradition de Victor Bérard (qui disait « l'homme aux mille tours »), mais en déplaçant le curseur : avec sa traduction « un homme qui a eu tant de détours », il diminue la part de la ruse pour augmenter l'aspect sinueux du personnage.
Chaque époque relit, récrit et adapte l’Odyssée pour réfléchir à son pouvoir. Platon d’ailleurs, décrivait déjà Homère comme « l’éducateur de toute la Grèce », tant l’épopée donne à penser. Dante en faisait un damné, Fénélon un père à la recherche duquel se lancer pour inventer, avec le futur roi de France, les fondements d’un leadership sage et mesuré, Mendelsohn re pèse chaque mot. Et voici qu’à son tour, le cinéma s’en empare: preuve, s’il en fallait, que le poème n’a rien perdu de sa force d’attraction.
Voilà peut-être le plus beau cadeau de notre poème épique : sous le vernis de l’aventure, non pas le manuel du chef parfait à imiter ou à condamner, mais le miroir de nos ambivalences. Nous admirons le stratège qui gagne : le poème demande à quel prix. Nous célébrons le héros qui a un nom : il rappelle que sa plus belle ruse fut de savoir, un instant, n’être personne. Nous parlons de résultats, il compte les absents. A l’heure où Ulysse s’apprête à retrouver le grand écran, son histoire pourrait bien raviver une question : à quel prix réussit-on ? Et que signifie, au fond, réussir lorsqu’on est responsable des autres ?
Trois mille ans après, L'Odyssée continue de résister à tous ceux qui voudraient en faire un manuel du leadership. Elle ne consacre jamais un modèle ; elle oblige chaque époque à réinterroger le sien.
Agathe Mezzadri-Guedj est professeure en classes prépa ECG et ECT et à NEOMA Business School. Elle est agrégée de lettres modernes et docteure en langue et littérature françaises.
Sa thèse sur Fénelon, l'auteur des Aventures de Télémaque, a obtenu le prix de la société d'Étude du XVIIe siècle et a été publiée aux éditions Classiques Garnier en 2020. Depuis, ses recherches portent toujours sur les XVIIe et XVIIIe siècles (Fénelon, Madame Guyon, Marie-Françoise Locquet ou encore les rémanences de Saint-Simon chez François Bon).
Son prochain article portera sur la création selon Fénelon dans la Lettre à l'Académie (automne 2026) et elle interviendra dans un colloque sur la colère à l'âge classique pour analyser ses enjeux dans Les Aventures de Télémaque en 2027.