Thématiques :

« Bricoler » ses outils numériques : jusqu’à quel point, avec quels risques ?

Publié le 12/05/2026

Pas besoin de planification sur cinq ans et de budgets colossaux pour concevoir des solutions digitales : avec le bricolage numérique, des entreprises aux ressources restreintes adaptent, réutilisent et associent des outils existants. Toutefois, cette démarche présente aussi des limites et des risques. Deux articles d’Aljona Zorina et Stefan Markovic, de NEOMA, la décrivent dans deux contextes spécifiques : les microentreprises du Ghana et les plateformes digitales industrielles de Serbie. 

Dans le langage commun, le terme « bricolage » revêt souvent une connotation négative : bricoler, c’est remédier à un problème à la va-vite, avec une solution médiocre et peu durable. Dans le monde des entreprises, en revanche, le « bricolage numérique » prend du galon au fil des ans et suscite l’intérêt des dirigeants et des chercheurs. 

Pragmatisme, flexibilité et créativité

Ce terme générique, qui recouvre des pratiques très diverses, décrit une démarche vertueuse qui allie pragmatisme, flexibilité et créativité. Elle répond à un problème récurrent : au moment de digitaliser une activité économique, les conditions idéales – stratégie claire, planification pluriannuelle, budgets conséquents, outils à l’état de l’art – sont rarement réunies. 

Le bricolage numérique consiste alors à réviser ses ambitions, à « faire avec » ce dont on dispose, à innover de manière non conventionnelle. Ceci pour ne pas se priver des avantages potentiels du digital : création de valeur, compétitivité accrue, ouverture de nouveaux marchés...

Au Ghana : détourner des outils gratuits de leur usage…

Le premier article analyse ces pratiques dans 45 microentreprises du Ghana. Pour elles, le manque de moyens est criant : moins de 25 000 dollars de chiffre d’affaires annuel, pas d’accès au système bancaire, pas d’existence légale, et donc pas d’aides publiques. 

Ces microentreprises naviguent entre survie et croissance modeste. Elles vendent selon les cas des vêtements, de l’alimentation, de l’électronique, des cosmétiques, etc., et totalisent 2,5 millions d’emplois, soit 18 % des actifs ghanéens.

Pour elles, le bricolage est un passage obligé vers la digitalisation de certains aspects de leur activité. Sa forme la plus simple : détourner des outils gratuits de leur usage, les adapter et les combiner au service d’une finalité commerciale. Exemple : avec un smartphone (le taux d’équipement ghanéen dépasse les 100 %) et des comptes privés sur WhatsApp, Facebook ou Instagram, il devient possible de vendre en ligne, de traiter des commandes et d’encaisser des paiements, sans même utiliser un PC. 

… ou combiner outils gratuits et professionnels

Certains microentrepreneurs mettent en place un « bricolage » plus élaboré : ils investissent dans la publicité en ligne, ou créent un site web, ou adoptent une solution de paiement robuste pour prévenir la fraude. Mais faute de moyens, ils continuent en parallèle à utiliser des outils gratuits et butent sur leurs limites : par exemple, impossibilité de générer une liste des clients ou obligation de gérer manuellement les stocks.

Enfin, quelques rares microentreprises aidées par un marché porteur parviennent à se doter de solutions professionnelles pour la majorité des tâches. Mais des îlots de bricolage subsistent : ici, les flux financiers sont toujours pilotés par smartphone, là, les factures sont éditées avec Word sans lien avec la comptabilité, etc.

Serbie : le « bricolage de plateforme », un business model d’innovation collaborative

Le deuxième article, consacré à trois plateformes digitales industrielles serbes, décrit une version très différente du bricolage numérique : celui-ci permet cette fois à des PME de mutualiser leurs ressources financières, humaines et technologiques – hétérogènes et limitées – pour créer un système d’innovation collaboratif. Chacun apporte ainsi sa pierre à l’édifice.

Ces plateformes évitent à chaque PME d’investir pour son propre compte dans des solutions digitales complètes et prêtes à l’emploi. Tout en leur donnant accès à un outil qu’aucune n’aurait pu s’offrir.

La logique fondatrice n’est plus la débrouillardise, mais l’invention d’un nouveau business model. Et de fait, les trois plateformes étudiées connaissent un essor spectaculaire, alors que ses acteurs sont des PME , et que la Serbie n’a qu’un accès restreint aux grands instruments financiers.

Un exemple : l’une des plateformes propose des applications professionnelles (e-commerce, gestion d’entrepôts, chatbots…) hébergées dans le Cloud. La PME à l’origine du site le développe, pilote sa gouvernance, fournit l’assistance technique et sélectionne les logiciels ; des éditeurs les conçoivent, les maintiennent et les améliorent ; des clients les utilisent, partagent leur retour d’expérience et proposent des évolutions.

Des clients associés au process d’innovation

Ce « bricolage de plateforme » se caractérise par des pratiques spécifiques. La distribution claire des ressources, des tâches et des responsabilités, par exemple : chacun sait exactement ce qu’il a à faire. Ou le réemploi d’outils existants, plutôt que l’acquisition de nouveaux moyens, pour répondre aux usages émergents. Ou encore, la communication transparente entre partenaires, qui favorise la confiance, fluidifie les collaborations et stimule les échanges de savoir-faire.

De même, ces plateformes font de leurs clients des acteurs à part entière du système. Elles leur fournissent un support technique de pointe, les encouragent à partager leurs besoins et leurs difficultés, exploitent leurs suggestions, coconstruisent et valident avec eux les nouveaux produits. Ces parties prenantes influencent directement le processus d’innovation.

Quand les solutions « bricolées » deviennent un piège

Pour autant, le bricolage numérique n’est pas un modèle parfait. Les auteurs en soulignent les possibles effets contre-productifs et les risques, comme autant de points de vigilance pour les entrepreneurs. 

Dans les microentreprises ghanéennes, les solutions « bricolées » reposent sur un nombre réduit de technologies, limitées qui plus est par la pauvreté fonctionnelle des versions gratuites. Ainsi, les flux financiers par mobile money (dépôts, transferts et paiements sur smartphone, hors comptes bancaires) sont plafonnés, ce qui freine la croissance du chiffre d’affaires.

Ces solutions bricolées ne dialoguent pas entre elles, alors que l’intégration des outils est l’une des clés de la performance du numérique. Conçues et maintenues par un seul homme – souvent le dirigeant –, elles ne survivent pas à son éventuel départ. Enfin, elles sont moins robustes, adaptables et évolutives que leurs équivalents commerciaux.

Le bricolage numérique a le mérite d’apporter de l’agilité à court terme, mais peut brider les microentreprises qui visent une croissance durable ; phénomène que les chercheurs décrivent comme le digital bricolage trap (piège du bricolage numérique).

Plateformes digitales industrielles : éviter que l’inertie l’emporte sur l’élan

Dans les plateformes digitales industrielles, portées par une dynamique bien plus puissante, les dirigeants doivent surveiller d’autres facteurs de risque. Par exemple, le bon dosage des règles collectives de gouvernance, qui doivent cadrer et aligner les pratiques de collaboration – pour éviter la dispersion des efforts – sans tuer dans l’œuf la créativité et l’innovation. 

Autre écueil : l’inertie « bricolo-induite ». Autrement dit, l’incapacité des adeptes du bricolage intensif à élever leur niveau de jeu pour recruter des clients plus exigeants et des fournisseurs plus qualifiés. Comme expliqué plus haut, la plateforme s’appuie sur les ressources disponibles pour répondre aux demandes entrantes. Le risque, c’est d’y laisser trop d’énergie, de se décourager, de renoncer aux solutions innovantes au profit d’autres tout juste satisfaisantes. 

Il revient donc aux gestionnaires des plateformes de maintenir des standards de qualité exigeants, de lancer de nouvelles idées, de capitaliser sur les retours des clients et de fluidifier la communication entre acteurs.

Au Ghana comme en Serbie, le bricolage numérique s’avère très efficace à court terme pour innover avec peu de ressources. Mais dans la durée, ses limites intrinsèques peuvent entraver cette dynamique. L’enjeu pour les entrepreneurs : éviter que l’inertie finisse par l’emporter sur l’élan initial.

En savoir plus

Stan Karanasios, P. K. Senyo, Aljona Zorina et John Effah, Digital Bricolage and Its Limits: How Microenterprises Undertake Digitalization in Resource-Constrained Environments, Information Systems Research, août 2025. doi/10.1287/isre.2023.0193

Nikolina Koporcic, Stefan Markovic, Vesna Damnjanovic and Helen Perks, Platform Bricolage as an Approach for Industrial Digital Platform‐Based Innovation, Journal of Product Innovation Management, February 2026. doi.org/10.1111/jpim.70024

Articles associés

Professeurs

ZORINA Aljona

Aljona Zorina est Full Professeur en Systèmes d’information et innovation numérique. Elle étudie l’innovation numérique et ses impacts dans des contextes distribués et ouverts, avec des sujets de premier plan dans ses études sur les collectifs décentralisés, la durabilité et la surveill

MARKOVIC Stefan

Le Professeur Stefan Markovic est titulaire d'un doctorat en sciences de gestion (avec distinction et distinctions internationales), d'un master de recherche en sciences de gestion, ainsi que d'un baccalauréat et d'un master en administration des affaires de l'ESADE Business School, Universitat Ram