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“Si l’économie est l’art des échanges alors la philosophie est un cours d’économie fondamental”

Publié le 17 avril 2020 par NEOMA

  • Rentrée 2021

Depuis deux ans, les étudiants du Programme Grande Ecole suivent un cycle dédié aux Humanités. Initié par Michel Edouard Leclerc, ce cycle intègre la prise de parole de personnalités de premier plan, comme Emmanuel Faber, PDG de Danone, Louis GALLOIS, Président du Conseil de surveillance de PSA Peugeot Citroën ou encore Jean-Paul AGON, PDG de l'Oréal. Le cycle Humanités & Management inclut également un module de 5 cours co-élaboré entre professeurs de NEOMA et professeurs de classes préparatoires. Laurent Bachler, Professeur de philosophie au lycée Vaugelas de Chambéry et consultant en philosophie pour les entreprises a pris part à l’expérience et expose les particularités et richesses de ces enseignements.

Quelle est pour vous l'importance de la philosophie et plus largement des sciences humaines en École de Commerce ?

Laurent Bachler2La philosophie et les sciences humaines reposent sur la confrontation de point de vue différents. Il n’y a pas de réponse immédiate ou unique aux questions que l’on se pose en étudiant ces disciplines. La philosophie permet de prendre en compte différents points de vue à une même question ; mais il ne s’agit pas pour autant d’affirmer qu’il n’existe une seule réponse. La philosophie donne accès selon moi à deux fondamentaux aux étudiants en école de commerce : elle apprend à exposer son point de vue de manière convaincante à quelqu’un d’autre, et elle permet de comprendre le point de vue de l’autre en se mettant à sa place. Ces deux compétences sont primordiales quel que soit le métier auquel on se prépare.

Selon vous, les étudiants sont-ils vraiment conscients de l’importance d’étudier la philosophie ?

Cette conscience est inégale et elle dépend beaucoup de leur parcours. S'ils ont eu un bon professeur et qu’ils ont apprécié la discipline, ils partent avec un bon apriori. Si ce n’est pas le cas, c’est à nous de les convaincre, de gagner leur intérêt et leur motivation, de susciter leur désir à réfléchir sur les sujets qu’on leur propose. En tant qu’enseignant, on a envie qu’ils accrochent à ce cours et se disent “j’ai découvert un sujet intéressant”.

J'autorise mes étudiants à ne pas être intéressés au premier abord, et je me donne pour objectif de faire naître cet intérêt. En école de commerce, la connaissance et l’intérêt préalable que les étudiants doivent poursuivre c’est l’économie. A mon sens, cet intérêt pour la philosophie n’est pas un préalable, mais un objectif. Les étudiants doivent garder l’esprit ouvert et une curiosité pour l'actualité, pour la lecture, pour la culture parce que ça va nourrir leur place dans la société et dans leur métier. Charge à nous de les convaincre. C'est un petit défi !

Qu’apprennent les étudiants en suivant le cycle Humanités et Management ?

Il faut distinguer les compétences que les étudiants doivent acquérir. Pour certaines matières ils doivent devenir experts. Ce savoir est très utile quand il s’agit de déterminer qui a raison. C'est l’expertise.

Dans le cadre des Humanités, on ne cherche pas à savoir qui a raison ou tort dans une situation clivante. Les compétences à transmettre aux étudiants ne sont pas polémiques et il ne s’agit pas pour les étudiants de ”gagner” une discussion. Au contraire, on leur donne des compétences pour nouer des liens avec les autres et pour tisser une collaboration. On a le droit de ne pas être d’accord. Comment fait-on alors pour échanger nos points de vue, dans une réunion, ou dans le cadre d’un travail d’équipe ? Comment fait-on pour continuer à se parler, à échanger et à construire ensemble en croisant nos points de vue ?

Dans l’organisation de nos cours, le professeur organise l’expression des différents points de vue sans trancher. On ne dira jamais “ la bonne et unique réponse est la suivante : notez...”.

On enseigne des “soft skills”, on plutôt les “humans skills” comme je préfère les appeler. C'est peut-être la compétence qui compte le plus aujourd’hui. En effet, je ne cherche pas à faire de mes étudiants, des savants. Dans le monde des entreprises, on n’a pas uniquement besoin de jeunes qui disposent d’un savoir techniques précis. Je les pousse à être curieux et à s’intéresser à de grandes questions.

Qu’est-ce qu’on leur apprend ? À être généreux, à s’engager dans une idée et à donner. A donner des idées, des belles idées, celles qui comptent. Quand ça arrive c’est super. Ils arrivent parfois en se disant “on va se battre”. Comme le laisse entendre le mot débat. Mais en fin de compte ils repartent avec plein de choses. Pour des étudiants en économie apprendre à être généreux c’est d’autant plus important. Pour recevoir, il faut donner. Commencez par donner et vous recevrez aussi des échanges avec les autres, avec ceux qui ne pensent pas comme vous. C'est vrai aussi pour les idées, que cela change votre point de vue ou non.

Si l’économie est l’art des échanges alors, la philosophie est un cours d’économie fondamental, en ce qu’elle nous apprend à échanger nos points de vue.

BasseDef NEOMA BS photo David Morganti 464

Comment le cours s’est-il co-construit avec les professeurs de NEOMA BS ?

L'idée principale de ce cours est de croiser les compétences et les regards. Des professeurs de nombreuses disciplines ont été sollicités : économie, sciences sociales, philosophie... C’est une opportunité extrêmement précieuse.

Nous croisons les regards mais aussi les époques. Nous assemblons des références classiques qui appartiennent à l’histoire de la pensée - de l’antiquité au 18ème siècle - à l’actualité la plus pressante avec des références contemporaines : de journaux, télés, … Notre ambition est de présenter aux étudiants des contenus équilibrés sur le plan des époques comme des auteurs.

De manière générale, ce qui aide le plus à traverser les difficultés c’est d’échanger avec des personnes qui ont un point de vue différent du nôtre et qui sont différentes de nous : que ce soit socialement, sur le plan de l'âge ou de la culture. Il y a de vraies leçons à tirer d’un texte d'Aristote écrit il y 2400 ans si on l’étudie sous le prisme des questions de notre actualité par exemple. Se pencher sur des grandes œuvres de l’esprit peut nous aider à avancer. La culture classique n’est pas momifiée bien au contraire ! Elle est enseignée et étudiée parce qu’elle nous éclaire et qu'elle est toujours valide. Quand des étudiants en prennent conscience c’est une vraie satisfaction en tant qu’enseignant.

La nouvelle fonction à la mode dans les startups est celle de “Chief Philosophy Officer”, qui succède en quelque sorte au “Chief Happiness Officer”. Quel est votre point de vue sur ce nouveau poste, vous qui êtes également consultant en philosophie pour les entreprises ?

C'est une question difficile parce que ces fonctions sont très nouvelles et qu’il y a de tout. Mais je trouve que c’est une très bonne chose d’introduire au sein d’un groupe, une personne dont le rôle est de prendre soin de la relation entre ses membres.

Dans une équipe chacun est affecté à une tâche précise et il faut un autre élément pour faire le lien. Quand j‘interviens en tant que philosophe au travail, le premier signe de difficulté sont des phénomènes de “déliaison”. Cela signifie que les personnes ont du mal à se parler et à échanger, des tensions naissent dans l’équipe que l’on attribue parfois à un manque de communication. Mais il faudra plus que de la clarification dans la communication pour surmonter ces difficultés. Il faudra un temps de réflexion et de discussion sur le sens de notre travail. Il faudra en somme de la philosophie.

L’idée de l’approche philosophique est que la meilleure ressource en cas de difficultés et notamment de difficultés professionnelles c’est l’autre. En restant seul, il est rarement possible de solutionner les problèmes que l’on rencontre. On reste prisonnier de soi. A l’inverse dans l’échange, on peut demander conseil, discuter d’un problème, prendre des avis, apprendre, tout simplement.

Si la fonction d’un Chief Happiness Officer ou d’un Chief Philosophy Officier est de prendre soin du dialogue entre les membres d’une entreprise alors il en faudrait beaucoup plus. Et cela ne signifie pas organiser des apéros à longueur de temps ! Ça pourrait signifier encourager au dialogue : “échangez même si vous n’êtes pas d’accord, et peut-être essayer de voir les choses autrement".

Ce rôle que vous décrivez, n’est-il pas justement le rôle d’un manager ?

Le rôle d’un manager pour moi est de donner du sens au travail de l’équipe en répondant à la question : “Pourquoi travaillons-nous ensemble ? ”et de motiver.

Or il est possible de motiver des gens à des tâches qui n’ont pas beaucoup de sens. Par exemple, j’imagine sans problème motiver une classe pour une compétition de lancer de boulettes de papier. Vous conviendrez que ça n’a pas beaucoup de sens ! Mais l'inverse est aussi vrai. Des gens peuvent se retrouver démotivés alors que leurs tâches sont porteuses de sens. On peut avoir de la motivation sans sens, comme on peut avoir du sens sans motivation. Il faut articuler les deux. Et selon moi c’est ce que fait un manager.

BasseDef NEOMA BS photo David Morganti 756
Le rôle d’un regard philosophique au sein d’une équipe est un peu différent, car l’intervenant n’est pas un supérieur hiérarchique. Quand on rencontre une difficulté au travail, cela suppose de parler de ce qu'on n'a pas réussi à faire et d’exposer ses fragilités. Dans cette situation, le supérieur hiérarchique est-t-il le mieux placé pour aider ? La réponse n’est pas évidente car un manager doit juger du travail des membres de son équipe. En revanche, si l’interlocuteur est une personne du même niveau hiérarchique, qui ne va juger le travail des autres, cela facilitera grandement l’échange et donc la recherche de solutions ou de pistes.

Si vous deviez donner 3 conseils aux étudiants de NEOMA quels seraient-ils ?

En trois mots : curiosité, confiance et rencontre :
  • Curiosité : soyez curieux, ouvrez des livres même si pour n’en lire qu’une page. Intéressez-vous à des choses diverses.
  • Confiance : ayez confiance en vous, la philosophie c’est se pencher sur des grandes questions auxquelles il n’existe pas de réponse. S'il existait des réponses toutes faites à la complexité de la vie, cela se saurait ! Ayez confiance en vous car c'est à vous de prendre le relais dans la société de demain, et c’est le rôle d’une école comme NEOMA de vous préparer au passage de témoin pour construire cette société à venir. L’avenir vous appartient. Ayez également confiance dans les autres. Vous allez vous enrichir de ce que les autres vous apportent.
  • Rencontre : Prenez-soin de la relation à l'autre. C'est la seule chose qui compte vraiment. Vous allez faire des rencontres imprévues et rencontrer des gens différents d'âge de culture, de milieu social. Dans nos vies actuelles, parfois on pense qu’on manque de temps pour faire tout ce qu’on à faire. Prendre le temps de la rencontre c’est disposer d’une ressource infinie. Alors ce n’est jamais perdre son temps. 

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LE CYCLE DE CONFÉRENCES HUMANITÉS

Ce cycle de conférences, porté par Michel-Edouard Leclerc, a été initié en janvier 2019. C’est le second volet d’un dispositif pédagogique global dont le premier est un cours fondamental consacré aux Humanités et dispensé à l’ensemble des étudiants de première année du Programme Grande Ecole en s’appuyant sur les sciences humaines comme la sociologie, la psychologie, l’ethnographie, l’économie… La thématique du cours porte cette année sur l’argent, analysé sous différents angles. En complément, l’objectif des conférences est de faire réfléchir les étudiants sur l’utilité sociale des entreprises et sur le rôle qu’ils exerceront dans la société en tant que futurs dirigeants et managers.

En 2019, l’Ecole a accueilli Emmanuel Faber, PDG de Danone, Louis GALLOIS, Président du Conseil de surveillance de PSA Peugeot Citroën, Jean-Paul AGON, PDG de l'Oréal, et Thomas GOMART, Directeur de l'Institut français des relations internationales (IFRI). Michel-Edouard Leclerc s’est également prêté à l’exercice en tant que dirigeant d’entreprise.
Pour le premier trimestre 2020, après Thierry Guibert, DG Maus Frères (marques Lacoste, Gant, Aigle, Tecnifibre, The Kooples) et Jean-François Julliard, Directeur général de Greenpeace France, NEOMA recevra Jean-Baptiste Santoul, Directeur général de Ferrero France, Henri Giscard d’Estaing, PDG du Club Med, et Rony Brauman, Ancien président de Médecins sans Frontières.