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Rêve de Chine – Retour par Véronique Bonnet sur Leaders@The Next Generation

Publié le 18 octobre 2019 par NEOMA

  • MSc Luxury Marketing

Article de Véronique Bonnet, professeur de philosophie-culture générale en classes préparatoires au lycée Janson de Sailly.

« When I was young enough I’ve read a book whose title was inspired by a sentence of Napoleon : « When China wakes up, the World will tremble », written by Alain Peyrefitte in 1973. Could you say that such a process is done ? ». Je pose ma question au conférencier du jour, Yang Guang, dans la salle dédiée au stage des Leaders@The Next Generation de NEOMA BS en partenariat avec l’APHEC, au coeur de l’Université Nankaï de Tianjin.
« Yes, of course. » me répond le professeur d’économie qui a précédemment évoqué la réforme et l’ouverture comme composantes du modèle économique chinois.

Oui, à y réfléchir, ma question ne s’imposait pas. La Chine était sans doute en travail plutôt qu’en sommeil. Ou alors un sommeil de maturation, porteur de projets qu’on se donnerait les moyens de réaliser et de partager. L’éveil qui s’ensuivit aurait-t-il été généré par le principe de réalité, plutôt que par le principe de plaisir, si décisif en Occident? Comme le disait Yuping Yang, professeur de chinois de NEOMA Confucius, lorsque nous visitions la demeure fastueuse de la famille Shi dans le district Yangliuqing de Tianjin « Il y a beaucoup de Chinois, tous ne peuvent pas habiter de tels palais. » Telle avait été déjà la conclusion de l’ intervention, sur le campus, du professeur de commerce pour l’Asie et la Chine, Haiyan Zhang, directeur de stratégie et management de NEOMA BS, pour rendre compte des logiques d’investissement et du dynamisme des nouvelles routes de la soie qui actualisent les axes ancestraux : « La Chine n’a pas le choix. » Pragmatisme bien trempé, non tempéré ? Pendant ce stage d’été en immersion qui a réuni 19 étudiants et 8 professeurs, hôtes de la Chine, cette confrontation à un pragmatisme de tous les instants prit des tours variés.

Je me propose ici d’exposer un ressenti qui n’engage que moi et qui n’est pas celui d’une spécialiste - puisque je suis incompétente en histoire, en géopolitique, en économie et bien d’autres matières - mais d’un professeur invité à découvrir et éprouver. Il m’a semblé, pendant ces deux semaines, avoir été conviée à me mettre à la place de l’autre, à me situer ailleurs et en face. Remplacer une approche directe de ce qui importe, en général, à l’occidentale que je suis, par la prise en compte, parcellaire et sans doute subjective, de ce que la Chine a en vue.

Professeur de philosophie en classe préparatoire EC, j’ai à exposer à mes étudiants, dans le programme de culture générale de première année, l’aventure de la pensée occidentale, du 6ème siècle avant notre ère au monde contemporain. Les repères à problématiser vont d’Athènes et Rome aux trois monothéismes, de l’humanisme de la Renaissance à l’éclosion de la notion de sujet, de l’idéal des Lumières à nos humanités numériques. Tous les registres sont à convoquer. Épistémologique, esthétique, politique, technologique. Or, il m’a semblé que ce séjour en Chine avait eu la vertu de favoriser le recul que préconisait François Julien pour revisiter les notions occidentales à l’aune des représentations orientales. Ce détour, qui permet d’approcher nos concepts à partir d’autres quadrillages de l’état du monde et de son devenir, est plein de sens. L’approche orientale de l’action préconise de se faire l’auxilliaire du devenir naturel, plutôt que de bousculer l’ordre des choses en provoquant des déchirures propres à interrompre des processus nécessaires. Ce qui revient à «ne rien faire pour que rien ne soit pas fait », qui est précieux pour rencontrer la notion d’ « occasion ». Du talon d’Achille, vulnérable, vers lequel décocher une flèche juste à temps, fenêtre de tir que les Grecs nomment kaïros, à la notion émergente d’interopérabilité, nous pouvons l’éclairer par la compétence orientale à se brancher sur l’énergie voire à utiliser l’énergie d’un adversaire en la retournant contre lui. Comme le fait le bouclier de Persée retourne le regard de Méduse contre Méduse. Quelques impressions, alors, ici, d’une non chinoise en Chine, dont elle voudrait, si elle y travaille, faire des réflexions.

Des chiffres.

Lors des conférences d’économie et géopolitique, pour comprendre les stratégies économiques de la Chine contemporaine, des pourcentages. 21% des avoirs chinois sont en Amérique Latine, seulement 6 % en Europe. Les 4/5 des investissements européens au Luxembourg et aux Pays-Bas pour des raisons fiscales, et beaucoup de capitaux chinois en Pologne et au Portugal du fait de la modicité du coût de la main d’oeuvre. La Chine qui investit et entreprend fut, lors de ces deux semaines, manifestée par des graphes, mais aussi par des expériences. Dans la moindre rue, une petite entreprise familiale, qu’il s’agisse de couper les cheveux, de jour comme de nuit, de réaliser, y compris dans de minuscules boutiques, des plats à emporter, ou de coudre et réparer. Si la Chine a inventé la roue, elle a démultiplié aussi l’esprit d’initiative et de débrouillardise, de ces start-up avant la lettre. S’en sortir, s’intégrer à un environnement en cherchant la modalité la plus adéquate.

Des contrastes.

Des chaînes de montage d’Airbus Tianjin, ou de composantes informatiques dernier cri n’excluent pas la persistance de ce que nous appellerions improprement les « petits métiers », comme balayer et accueillir. Il importe que tous aient un travail, une retraite qui soit quasiment de même niveau que la rémunération de la carrière active, et soient protégés par un système de santé. Et que les enfants aient accès à l’école. Il fut, certes, question, lorsque nous fûmes reçus, dans l’équivalent de ce qui serait chez nous une inspection académique, instance d’encadrement pour le district de Tianjin, du déséquilibre, pour l’éducation, entre provinces, villes et campagnes, situation préoccupante qu’il convenait de faire évoluer. Dans les lycées visités, une extrême pertinence dans les questions qui nous furent posées sur l’apport de nos classes préparatoires, leur teneur méthodique, pluridisciplinaire, favorisant l’ouverture sociale par la gratuité et la dimension humaniste de leurs cursus.

Des rencontres.

Les plateaux tournants où sont déposés simultanément tous les plats, rendent attentif à ce que font les autres. Peu à peu, on apprend à ne faire bouger le dispositif que lorsque plus personne ne se sert. On se laisse déconcerter par des usages avant de réfléchir à leur bien-fondé. L’eau bouillante servie avec les glaces, le mélange matinal du bouillon, de l’ail, des épices et des blocs de pâte de soja qui sont, paraît-il, très difficiles à trouver en Occident pour les Chinois qui y voyagent ou s’y installent. De Chine, spécifiquement, que ramener ? J’ai cherché des bouliers à offrir au retour à deux amoureux des mathématiques. Sur le marché aux puces du quartier marchand de la rue des anciennes cultures de Tianjin, j’en ai trouvé trois. Émouvants, par la longue pratique calculatoire qui les avait patinés, mais très abîmés et désormais impropres à leur usage. Je les ai laissés à d’éventuels acheteurs qui voudraient goûter seulement à leur présence douce. J’ai fini par en trouver, neufs et utilisables, dans de petites boîtes avec un mode d’emploi, sur le site olympique, à côté du nid d’oiseau. Je les avais cherchés d’abord sans connaître leur nom chinois. A la boutique de fournitures du campus où un collègue judicieux avait fini par dessiner l’objet, dont je mimais sans succès la fonction. Puis, j’ai appris la dénomination qui me manquait. Lors d’un périple nocturne dans Tianjin, je suis entrée dans un supermarché encore ouvert qui faisait épicerie et droguerie. J’ai prononcé le mot en esquissant du bras l’intonation descendante puis ascendante, un V. Ceci fut sans doute, pour la dame à la caisse, surprenant, mais je fus comprise. Elle me dit gentiment qu’elle n’en avait pas. Dans les différents contacts, il y eut toujours une écoute bienveillante, souriante.

Des bifurcations.

Au sens propre et au sens figuré. Au pied de la grande muraille, on peut choisir entre le chemin le plus abrupt et ardu qui éprouve la bravoure de qui n’en redescend qu’en humain accompli, et un autre plus simple et moins spectaculaire. Ou encore on peut décider de rester en bas pour méditer sur l’expression du pouvoir à travers la symbolique du triple toit, ou sur les figures tutélaires gardiennes des portes : le lion qui veille sur le monde, la lionne qui veille sur le lionceau. Dans l’ancien district français de Tianjin, une maison faite de porcelaine, où les statues des idoles anciennes reçoivent encore implorations et billets. Dans un lycée, du même district, en contemplant les ouvrages anciens que protégeait le bois de citronnier, je me suis réjouie de ces trésors que je ne lirai jamais mais dont je connais désormais l’existence. L’inventaire des essences d’arbre des jardins de l’Empereur. Le livre des Transformations qui nourrit sans doute bien des allégories et alternatives passées et à venir. A Pékin, l’Institut Confucius de Hanban, par les papiers découpés des animaux tutélaires, sanglier, dragon, tigre, suggérait ainsi des pistes et des prétextes à l’introspection distanciée. Les allées du Palais d’été, les cours de la Cité Interdite, les perspectives de la place Tien An Men nous donna l’occasion de mettre nos pas dans d’autres pas, dispositif intime par lequel l’Histoire nous saisit et nous interpelle.

Ce séjour, dense par ses apports théoriques et pratiques, fut chaleureux et laissa bien des traces. Désormais, lorsque je dis bonjour à mes collègues de chinois, j’incline légèrement la tête. Lorsque je tends ma carte de visite, je la présente en la tenant des deux mains. J’ai pris goût, le matin, à l’eau bouillante pure et simple. Les sinogrammes de certaines boutiques et restaurants me sont moins indéchiffrables. Ils me disent quelque chose. Je n’ai pas encore les clés suffisantes, et je me promets de les compléter. Je recueille des indices qui en donnent envie. Je sais que l’équivalent chinois du x, qui désigne l’ inconnue d’une équation mathématique, est nommée en chinois tian, le ciel. Que notre + et notre – furent difficile à adopter, la première désignant le 10 et la seconde le 1. Je suis satisfaite à l’idée que, pour les dates, le chinois aille du plus plus grand vers le plus petit, l’année, puis le mois, puis le jour. Et que le bosquet soit représenté par un doublement de l’arbre, et la forêt par son triplement. Attirée par une langue dont la syntaxe est la logique même, je vais m’efforcer de lui consacrer du temps.

Lorsqu’au matin du vol de retour, j’ai retrouvé Paris en émergeant du métro Saint-Germain des Prés, le boulevard Saint-Michel m’a semblé encaissé, tellement les avenues larges de Tianjin et Pékin étaient devenues naturelles à mes yeux. Je me suis alors demandé ce que les Chinois qui venaient de ces grandes métropoles pouvaient y rechercher, y ressentir. L’archaïque ? Le romantique ? L’inédit ? Le solide ? L’ineffable ? Si notre rêve de Chine passe par une curiosité pour les cinq saveurs, le salé, l’amer, l’acide, l’âcre et le sucré, et pour les cinq éléments, l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre, humble entrée possible pour l’explorer toute, de quoi rêve la Chine ?